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Faire sortir la lutte contre l'antisémitisme du ghetto

Présentation de MARAD à l'événement co-organisé par BDS et la CUAE,
en présence de Stefanie Fox de Jewish Voice for Peace.
Genève, 26 juin 2024.

Introduction

Nous sommes MARAD, un collectif juif décolonial basé à Genève. Le mot MARAD est la racine commune à toutes les langues sémitiques pour « révolte » ou « soulèvement ». C'est cette racine qui a donné, entre autres, tamarrud en arabe et mered en hébreu. Nous avons choisi cette racine commune parce que nous nous révoltons, en tant que juif·ves et avec nos camarades à travers le monde, contre des oppressions communes : le fascisme et le racisme, l'impérialisme et le colonialisme.

Nous avons tou·te·x·s des liens de près ou de loin avec Israël, certain·e·s y ont vécu·e·s, d'autres en sont encore des citoyen·ne·s par leur passeport ou alors une partie de leur famille y réside encore.

Nos engagements antisionistes ne datent pas du 7 octobre. La situation nous a permis de nous rencontrer, notamment par le biais d'autres groupes militants dans lesquels nous étions déjà impliqué·e·s. Nous disions dans notre premier discours :

« Soutenir Israël c'est se positionner du côté des politiques d'extrême droite liberticides, c'est défendre une idéologie coloniale, ethnonationaliste, raciste et fasciste. Avec nos ami·e·s féministes, antiracistes, antifascistes et décoloniaux, nous le répétons : la lutte pour la Palestine est une lutte internationaliste, anti-impérialiste, contre toutes les dominations. Nous revendiquons une judéité plurielle, bancale et imparfaite, hétérodoxe, queer et antisioniste. Nous voulons reconquérir notre diversité, qui nous a été enlevée dans ce projet funeste colonial et militaire. »

Antisémitisme en Suisse

En Suisse, on atteste une présence juive plus importante à partir du XIIIe siècle, et une augmentation de ces communautés au XIVe, après des expulsions du royaume de France. Discriminé·e·s sur la base d'un antisémitisme principalement religieux, iels devaient s'acquitter d'un « impôt juif ». On les torture ou on les chasse en les rendant responsables de la peste de 1348-1349 qui a ravagé l'Europe. Des pogroms ont lieu à cette période. Marginalisé·e·s, iels vivent à Berne en 1400 dans la « rue des juifs », fermée par une porte. Il faut aussi mentionner un des premiers ghettos — si ce n'est le premier d'Europe — à Genève, établi en 1428 à la Rue des Granges en Vieille Ville. Ce ghetto s'appelait le cancel (le portail) et disparaît en 1491 quand les juifs et juives de Suisse sont entièrement expulsés de la nouvelle Confédération. Iels pourront revenir en Suisse, d'abord de manière très limitée au XVIIIe siècle, et plus largement à partir de 1816 après la chute de Napoléon. Durant la deuxième moitié du XIXe, iels sont doucement admis·es en tant que citoyen·ne·s mais obtiennent difficilement des droits égalitaires et la liberté de culte — droits qui sont ternis par le vote sur l'interdiction de l'abattage rituel en 1893.

Dans les années 30, les politiques d'asile deviennent très restrictives et visent, entre autres, les juifs et les juives. La Suisse appose la marque J sur leurs passeports. Ces restrictions durent jusqu'à la fin de la guerre et voient des milliers de juifs fuyant le génocide refoulés aux frontières suisses, voués à une mort certaine, alors que la Suisse était au courant des massacres en cours. Par ailleurs, elle entretient des rapports économiques avec le régime nazi et contribue à son industrie de guerre, bénéficiant également du travail forcé des prisonnier·e·x·s.

Dans la seconde moitié du XXe siècle, l'antisémitisme en Suisse est toujours bien présent, récemment encore au sein de son gouvernement et à travers des théories complotistes dans la population qui ont émergé de la crise Covid. Plus à propos, cet antisémitisme se manifeste aussi fortement lors de l'affaire des fonds en déshérence dans les années 1990. Les pressions internationales pour la restitution de ces fonds aux familles des victimes de la Shoah ont été accueillies avec grognes et résistance par les autorités suisses, notamment le Conseil fédéral, qui a invoqué le secret bancaire et a même soutenu des actions visant à discréditer les organisations juives. Cet événement a révélé une profonde hostilité envers les Juifs au sein de l'élite politique suisse, illustrant un antisémitisme latent qui a perduré pendant plusieurs décennies.

Leur soutien à Israël a des raisons stratégiques (un atlantisme), racistes (c'est une colonisation européenne et « la seule démocratie » du Moyen-Orient ; cela permet de soutenir des politiques anti-immigration) et économiques (l'industrie de guerre, les relations économiques européennes avec Israël).

La Suisse et Israël : liens militaires et économiques

Le 1er congrès sioniste a lieu en 1897 en Suisse, à Bâle. La Suisse reconnaîtra l'État d'Israël en 1949.

D'un point de vue militaire, la Suisse achète et vend des armes à Israël. En 2015, elle commande 6 drones Hermès à ELBIT Systems pour 326 millions de dollars. Quatre ans plus tard, un nouveau contrat avec ELBIT est signé. Dans ces échanges, en plus de ces drones, sont inclus des tanks, des armes à sous-munitions (qui par leur surface d'attaque tuent énormément de civils) et même des logiciels d'espionnage, comme le fameux PEGASUS (de l'entreprise NSO Group), utilisé par les autorités suisses (RTS, 2021). La société israélienne VERINT, proche du Mossad et de la NSA, fournit le système d'écoute téléphonique au Département fédéral de la justice et de la police depuis 2013 (Le Temps et RTS, 2014). Entre 1996 et 2005, l'achat d'équipement militaire est estimé à un demi-milliard de dollars. De grandes institutions universitaires telles que l'EPFL ou l'ETHZ sont ou ont été impliquées dans des projets de recherche arrangés par le Département fédéral de la défense, notamment sur les technologies aéronautiques.

Ces liens ne sont pas seulement confinés aux domaines militaires. Depuis 1993 il existe un accord de libre-échange entre les deux pays. Au moins 7 entreprises suisses sont impliquées dans des activités dans les territoires palestiniens occupés, notamment Liebherr, Nestlé/Osem, HBI Haerter AG, Lonza, Perapa AG, Tyco International et Von Roll Transformers. La Suisse entretient des relations économiques régulières et une coopération avec Israël depuis la fondation de l'État en 1948. En 2022, le volume des échanges commerciaux entre les deux pays s'est élevé à 1,85 milliard de francs suisses. Depuis 2023, Israël est le quatrième partenaire commercial le plus important de la Suisse au Moyen-Orient.

On comprend déjà mieux, au vu de ces liens économiques et militaires puissants, le soutien quasiment inconditionnel pour Israël de la classe politique dirigeante, accompagné par celui des médias mainstream. Le parallèle avec la complicité économique de la Suisse durant la Shoah est frappant : la neutralité de la Suisse est à géométrie variable et prendra parti avec ses intérêts économiques dès qu'il le faudra.

Antiracisme politique et continuum du racisme

En tant que collectif décolonial, nous nous inscrivons dans le cadre théorique de l'antiracisme politique qui voit dans le racisme une structure de domination qui s'est progressivement formée en Europe à partir du XVe siècle dans le sillage de l'expansion coloniale et capitaliste.

Ce système établit une hiérarchie entre les populations selon des critères raciaux et repose sur la déshumanisation des personnes non-Blanches. Dans la mesure où nous considérons que le racisme est lié au capitalisme et qu'il détermine les rapports géopolitiques Nord-Sud, nous qualifions notre antiracisme de révolutionnaire et indissociable des luttes d'émancipation anticapitalistes, anti-impérialistes et décoloniales.

Même si nous estimons que la lutte contre chaque racisme doit s'appuyer sur ses propres conditions historiques et sociales, nous pensons qu'il existe un continuum du racisme.

Nous rejetons à ce titre les analyses qui cherchent à placer l'antisémitisme à part au nom d'une prétendue exceptionnalité. Même si les moyens qui ont été mis en œuvre pour exterminer les juives d'Europe sont singuliers, il faut rappeler qu'ils ne furent pas les seuls à les subir. Les processus de radicalisation qui ont conduit au génocide ont aussi frappé et frappent encore d'autres populations jugées dangereuses pour la suprématie blanche.

À notre sens, il y a lieu d'interroger et de cibler les lieux de production du racisme et les systèmes qui le perpétuent, et d'en faire une analyse matérialiste qui s'attaque à ses racines.

Nous avons comme tâche d'analyser les sources de l'antisémitisme et de comprendre ses manifestations — aussi parce qu'il est un racisme profondément ancré dans la société et qu'il perdure.

Le « nouvel antisémitisme » et son instrumentalisation

Dans ce cas précis, l'antisémitisme se construit principalement autour de théories complotistes selon lesquelles les juif·ves :

La rhétorique du « nouvel antisémitisme » a émergé dans les années 90. C'est un projet politique qui redéfinit l'antisémitisme et déplace ses lieux de production. Dès lors, l'antisémitisme serait le produit de l'immigration postcoloniale, plutôt qu'une production européenne qui perdure et se renouvelle.

Son instrumentalisation permet au pouvoir d'utiliser la lutte contre l'antisémitisme pour asseoir son propre intérêt et justifier des politiques discriminatoires telles que l'islamophobie, la xénophobie et la négrophobie — et non pour protéger les juives.

Cette manière de distinguer les juives des autres populations victimes de racisme produit un double effet. D'une part, elle permet à l'État et aux forces politiques de s'absoudre de leur responsabilité dans le maintien de l'ordre de domination racial qui est lui-même producteur d'antisémitisme. De l'autre, elle expose les juives au ressentiment populaire, notamment celui des autres populations racisées.

C'est dans cette perspective qu'il faut comprendre l'émergence des discours sur le « nouvel antisémitisme » dont seraient porteuses les populations issues de l'immigration postcoloniale ainsi que les forces politiques qui les défendent — gauche de rupture, antiracisme politique, antifascistes, etc.

L'assimilation de l'antisionisme à l'antisémitisme jette l'opprobre sur des minorités opprimées et réhabilite les forces ayant été historiquement les principales productrices de l'antisémitisme : la droite et l'extrême droite.

On assiste désormais, essentiellement de la part des politiques de droite, à une criminalisation du soutien à la Palestine : interdiction de manifester, accusations d'apologie du terrorisme, suspicion sur les personnes racisées et les mouvements de gauche et d'extrême gauche, et ce au nom de la défense des juives et donc du soutien à Israël. Nous considérons que cette instrumentalisation met en danger les juives d'Europe, notamment en les assimilant à l'État colonial et génocidaire israélien.

À l'heure où le racisme le plus débridé — et notamment l'islamophobie — s'exprime sans limite dans les politiques publiques et dans les médias, ce deux poids deux mesures dont semblent bénéficier les juives contribue à nourrir les ressentiments antisémites. C'est notamment ce mécanisme qui explique le succès qu'a pu connaître le soralisme cette dernière décennie.

La lutte contre ce racisme antijuif doit donc s'inscrire dans une lutte large contre le fascisme et la suprématie blanche, partout où ils se trouvent.

L'université en lutte

Sur la table d'accueil des étudiant·e·x·s en lutte de la CEP-UNIGE — celleux-là même qui ont subi une répression scandaleuse la nuit du 15 mai — on pouvait lire : « Tout le monde est bienvenu ».

La charte a été applaudie de manière répétée et entendue (dans les médias et par le rectorat) pour son ouverture au dialogue et sa fermeture vis-à-vis de toutes les violences. Une équipe care, de soin, a été mise en place pour s'occuper de toute personne venant s'y adresser. Une clarification sur le slogan « From the river to the sea » a été produite : il rappelle le fait colonial qu'Israël constitue, et ouvre à un appel à la paix et à la justice pour tou·te·x·s. Tout cela en auto-gestion, sans que le rectorat ne le demande ou ne l'espère, dans une ambiance d'excitation et de joie — les seules émotions qui offrent un peu de détermination face à l'horreur qui se passait et se passe à Gaza. Nous étions alors en pleine attaque de Rafah.

Que faut-il de plus au rectorat, et à tous les défenseurs acharnés d'un État colonial, comme preuve de sincérité politique de l'occupation des universités ?

Rien. Rien n'est assez pour celles et ceux qui sont aveuglés par l'évidence coloniale. Le refus obstiné d'entendre la sincérité des étudiant·e·x·s ; 7 nuits d'occupation pour obtenir ce que la décence aurait voulu il y a si longtemps ; et finalement la répression d'un mouvement pacifique en instrumentalisant l'antisémitisme : il y a ici un racisme qui ne se rend pas compte de ses propres sympathies mortifères, ou qui fait semblant de ne pas le voir, aveuglé par l'évidence.

Cette complicité avec l'État israélien s'appuie sur un réflexe raciste : la suspicion qui voudrait que toute voix palestinienne ou de ses allié·e·x·s cache en réalité une violence prête à exploser. Elle s'appuie aussi, nous l'avons dit, sur l'instrumentalisation de l'antisémitisme qui transforme dans le cadre de l'université un malaise politique en une peur et une persécution. Et, à l'image de la Suisse tout entière, l'université s'est cachée derrière une neutralité de confort qui cache en fait des complicités politiques nombreuses.

Bundisme et solidarité internationale

Alors bien sûr la situation est catastrophique : le génocide à Gaza et la colonisation continuent. L'extrême droite et le fascisme sont à la porte du pouvoir. La répression et la surveillance des mouvements de gauche, et en particulier des allié·e·x·s de la cause palestinienne, se font plus intenses encore.

Toutefois, le grand paradoxe du bundisme — ce mouvement ouvrier juif et antisioniste du siècle dernier — nous offre des lueurs d'espoir : à la fois lutter localement, « ici et maintenant » selon le terme yiddish doykayt, tout en mettant à profit de magnifiques réseaux de solidarité internationale et diasporique.

C'est pourquoi nous sommes honoré·e·s, fier·e·s et heureux·se·s de pouvoir unir nos voix juives antisionistes à travers le monde, et d'apprendre de nos adelphes américain·e·s de Jewish Voice for Peace. Depuis les années 1990, JVP est pionnière pour une voie juive antisioniste, et le fait que nous puissions construire nos luttes à MARAD « ici et là » doit beaucoup à leurs travaux acharnés et résolus. Nous remercions encore BDS et la CUAE d'avoir organisé cet événement et adressons des remerciements tout aussi solidaires et chaleureux aux camarades américain·e·s en luttes pour la cause palestinienne.

From the river to the sea, Palestine will be free!