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Discours

La Suisse face à son histoire

Discours pour MARAD, rassemblement devant l'Hôtel de Ville de Genève,
30 mai 2024.

Je prends la parole au nom de MARAD, collectif juif décolonial.

Notre groupe s'est constitué parce que nous voulons nous joindre aux milliers de voix juives à travers le monde qui condamnent l'État israélien colonialiste et ses politiques fascistes, suprématistes et désormais ouvertement génocidaires.

Nous dénonçons fermement la politique suisse qui s'obstine au silence, à quelques positions timorées et dans sa grande majorité ne cache pas ses positions d'extrême droite en se bornant à faire alliance avec Israël, ne cachant pas sa sympathie pour son gouvernement, et ce malgré l'apartheid et le génocide exercés contre le peuple palestinien.

N'oublions pas que le Conseil fédéral, ouvertement antisémite durant la Seconde Guerre mondiale, a proposé à l'Allemagne, parmi d'autres mesures, d'apposer la lettre « J » sur les passeports des personnes juives, puis a fermé ses frontières et les a expulsées vers une mort certaine, se rendant ainsi complice de la Shoah.

Lorsqu'en 1990 le congrès juif mondial, soutenu par les États-Unis, a demandé à la Suisse de rendre des comptes et de restituer les fonds restés en déshérences aux héritiers des victimes de l'Holocauste, elle s'est cachée derrière le secret bancaire usant d'arguments antisémites. Au pied du mur et sous la pression internationale, le Conseil fédéral a fini par être contraint de créer une commission chargée d'enquêter sur la collaboration de la Suisse avec l'Allemagne nazie. C'est dans ce contexte qu'en 1997, les propos du Conseiller fédéral Delamuraz reflètent un antisémitisme décomplexé, qui lui vaudra de récolter grand nombre de soutiens.

Aujourd'hui, le Conseil fédéral, s'alignant sur la position des États-Unis et des puissances occidentales, interrompt son financement à l'UNRWA et se borne à poursuivre sa collaboration militaire avec le gouvernement de Netanyahou. Encore une fois, la Suisse reste muette face au génocide en cours en Palestine, soucieuse de protéger ses banques, ses sociétés d'assurances et ses entreprises de pointe.

La Suisse est un pays où règne un racisme institutionnel nauséabond, preuve en est l'intégration dans sa constitution de l'interdiction des minarets, disposition islamophobe et raciste évidente. Son soutien inconditionnel à Israël, à l'heure où la plus haute juridiction internationale évoque un évènement génocidaire à Gaza, n'est qu'une preuve de plus de ce racisme et de son soutien au colonialisme.

Nous demandons que le Conseil fédéral reprenne immédiatement le financement complet à l'UNRWA ; qu'il reconnaisse l'État palestinien ; qu'il cesse toute collaboration militaire avec Israël ; qu'il ouvre ses frontières et accueille les réfugié·e·s et les blessé·e·s en provenance de Gaza ; qu'il saisisse les biens en Suisse des personnalités actives dans les violences, les destructions et les massacres contre les Palestinien·ne·s de Cisjordanie et de Gaza ; et qu'il exige sans plus tarder un cessez-le-feu.

Au vu de cette histoire suisse, de son racisme structurel et de son soutien inconditionnel au colonialisme, nous dénonçons l'extrême hypocrisie ambiante qui pointe du doigt, réprime et accuse d'antisémitisme toute personne qui ose dénoncer le massacre sanguinaire en cours à Gaza et l'apartheid en Cisjordanie.

Je voudrais évoquer aussi quelque chose de plus personnel. Certain·e·s membres de MARAD se sont rendu·e·s en Palestine ces vingt dernières années et peuvent témoigner de l'apartheid que les Palestinien·ne·s endurent depuis si longtemps.

J'ai personnellement traversé, il y a vingt ans, ce qu'il reste de la Cisjordanie morcelée, usant de mon privilège d'Européenne de pouvoir me déplacer presque sans entraves, à l'inverse des Palestinien·ne·s qui n'avaient déjà alors quasiment plus de liberté de mouvement, souvent séparé·e·s des membres de leurs propres familles, de leurs ami·e·s, de leurs anciennes écoles et lieux d'habitations.

J'ai attendu des heures à des check-points ; j'ai assisté aux humiliations et aux menaces d'attaques permanentes ; j'ai été témoin des couvre-feux dans des villes assiégées et aux intrusions quotidiennes de l'armée de Tsahal dans les camps de réfugié·e·s ; j'ai assisté à des annonces d'arrestations et d'exécutions arbitraires — pour exemple, un habitant du camp d'Aïda qui s'était approché de trop près du Tombeau de Rachel en rentrant chez lui.

J'ai observé les jeux des soldats qui s'amusaient à tirer dans les réservoirs d'eau sur le toit des maisons du haut de leurs miradors, et de ceux qui riaient de pointer leurs armes sur des enfants pour les effrayer.

Des soldats nous faisaient régulièrement descendre des bus, parfois en haut d'une colline ; les personnes âgées, les enfants et les femmes enceintes étaient alors tou·te·s contraint·e·s d'atteindre leurs destinations à pied, parfois sur plusieurs kilomètres, sans un mot et sous un soleil de plomb.

Tant d'exemples et de récits identiques pour celleux d'entre nous qui sont allé·e·s sur place apporter leur soutien aux habitant·e·x·s de Cisjordanie.

Et le même constat, toujours : alors qu'aucun·e n'a caché sa judéïté durant le voyage, nous témoignons tou·te·s de l'exceptionnel accueil, de la bienveillance, de la reconnaissance dont tou·te·s ont fait preuve, mais aussi du soulagement de rencontrer des personnes juives opposées à la politique israélienne et actives dans la reconnaissance de leurs droits. Jamais nous n'avons été la cible d'un seul propos ou acte antisémite.

La seule insécurité à laquelle nous avons dû faire face est celle de l'armée d'occupation, des civils israéliens qui portent presque tous une arme à leur ceinture, des colons virulents qui empêchent notamment l'accès aux paysan·ne·x·s à leurs champs d'oliviers.

Enfin, je citerai un passage du livre Sur la Frontière, de Michel Warchawski, journaliste militant anti-sioniste israélien :

Ce soir là, le rabbin Schlesinger, directeur du collège talmudique local, me demanda de l'accompagner dans son tour de garde autour du kibboutz. C'est alors que j'ai vu, à moins d'un kilomètre de l'endroit où je me trouvais, un cortège qui me rappela les images d'un autre temps tellement décrites lors de mon enfance et de mon adolescence : des centaines d'hommes, de femmes et d'enfants qui s'en allaient vers l'est encombrés de ballots en tous genres. Tous les déportés se ressemblent, qu'ils viennent de Pologne, de Palestine ou du Kosovo. Je venais d'être témoin, sans le savoir et sans le comprendre, de la déportation des habitants de trois villages palestiniens de la poche de Latroun ; quelques semaines plus tard, Yallu, Beit Nuba et Emmaüs allaient être rasés pour faire place au « Parc Canada ». Aujourd'hui, les familles israéliennes y vont en pique-nique le week-end.