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Discours

Comme l'épine est au dattier

Discours pour MARAD, manifestation pour la Palestine et le Liban.
Les Cropettes, Genève, 19 octobre 2024.

Nous sommes nombreu·se·x·s aujourd'hui. C'est réconfortant. Gaza est toujours sous les bombes. Les images qui nous viennent de Jabaliya sont horrifiantes. Les nouvelles qui nous viennent du Liban le sont tout autant. Même la FINUL n'y échappe pas. Ce n'est pas faute de crier tou·te·x·s ensemble au cessez-le-feu depuis un an déjà : l'engrenage est le même, et Israël peut aujourd'hui s'appuyer sur l'impunité entretenue par l'Europe et l'Amérique pour aller toujours plus loin. Nos ami·e·x·s, nos frères, nos sœurs, nos adelphes palestinien·ne·x·s et Libanais·e·x·s sont en deuil permanent.

La Suisse et l'Occident déroulent le tapis rouge et un tapis de bombes pour une guerre impérialiste et une entreprise génocidaire.

Comme vous, j'en suis sûr·e·x, je suis abattu·e·x ces derniers jours. Les massacres se poursuivent sans que l'on puisse reprendre notre souffle. Une part de mon humanité m'est volée à chaque massacre, tandis que ma famille en Israël refuse toujours de voir ce qu'ils sont, qu'ils le veuillent ou non : des colons. Et pourtant ce sont des libéraux qui haïssent Netanyahu. Mais on ne participe pas à des structures coloniales innocemment. Et aujourd'hui, jouir de ces avantages coloniaux, c'est aussi détourner les yeux face à l'horreur.

Je ne peux pas, et nous ne pouvons pas nous laisser distraire par notre douleur. Nos mobilisations, celles des étudiant·e·x·s dans leurs écoles, les groupes d'action, l'éducation populaire : la résilience et la résistance du peuple palestinien ont rendu l'impunité israélienne insoutenable aux yeux du monde. Comme l'écrit Ilan Pappé, les fissures dans le projet sioniste sont plus visibles que jamais : les faiblesses de son armée, si dépendante des USA, sont évidentes. Israël se divise de l'intérieur, son économie vacille, son isolement international s'aggrave, et les jeunesses juives du monde entier s'éloignent du sionisme pour rejoindre en masse les mouvements de solidarité avec la Palestine. En Europe s'est fondée une coalition, Juifs Européens pour la Palestine : 22 groupes juifs antisionistes dans 16 pays. MARAD en fait fièrement partie. Mais surtout, une nouvelle génération palestinienne réinvente la lutte pour la libération, refusant les compromis et rejetant le modèle des deux États.

Alors, ne nous laissons pas ébranler par ceux et celles qui, voyant l'édifice s'effondrer, poussent des cris d'orfraie, abîment les luttes antiracistes en qualifiant tout et n'importe quoi d'antisémitisme. (On vous voit, la CICAD : vous seriez risibles si ce n'était pas si grave.) Ceux et celles qui instrumentalisent ces accusations pour faire avancer des politiques autoritaires et xénophobes : la droite et l'extrême droite, qui se découvrent philosémites parce qu'Israël tue des Arabes. Ils applaudissent la mort de Yahya Sinwar parce que cette impunité nourrit leurs fantasmes de mort et de domination.

Ne nous trompons pas non plus : les fissures dans le mur ne signifient pas que le combat doit cesser. Bien au contraire, c'est parce que la possibilité d'un changement d'ampleur se dessine qu'il faut rester concentré·e·x·s. Et les premiers à nous dire de regarder ailleurs seront les premiers à nous dire de prendre notre mal en patience. Les Blancs modérés. Les libéraux. Les extrêmes-centristes. Ceux qui appellent à la paix pour éviter de faire face à la justice. Ils se découvrent des vertus de patience alors que nous avons déjà un siècle de retard. Martin Luther King prévenait déjà :

« Attendez, le changement viendra ! » signifie presque toujours : « jamais ! »

Le rectorat de l'UniGE est un laboratoire pour ces Blancs modérés : ils osent suspecter nos slogans, trouvent nos positions pacifiques « violentes ». Ils prônent la « modération ». Ils veulent seulement une injustice moins visible. Ils réduisent Israël à Netanyahu en même temps qu'ils continuent de faire croire qu'Israël, c'est tous les juif·ve·x·s. Ils voudront réformer le sionisme, le rendre « un peu moins » colonial. Ce qu'ils veulent, c'est que l'on chuchote plus joliment les horreurs de la colonisation et du génocide.

Ils veulent une paix ignoble, une paix qui se défait de la justice.

La chute d'un État n'est jamais tranquille. Face à cette incertitude vertigineuse, en ce tournant historique majeur, ces impérialistes libéraux se complaisent dans le vide. Ils rentrent chez eux, satisfaits. Comme le dirait Walter Benjamin (qui a payé par le suicide son refus du sionisme), leurs solutions sont un « mauvais poème de printemps » : des paroles en l'air, un « optimisme sans conscience... un optimisme de dilettantes ». Des appels à des débats stériles, remplis d'idéaux creux, dénués de toute cohérence pratique.

Toute personne qui aspire honnêtement à son émancipation et à sa libération --- et oui, les Palestinien·ne·x·s ont le droit de se battre pour la leur --- doit aborder l'avenir avec une saine méfiance, consciente que l'avenir ne tient pas toujours ses promesses. Il faut garder un œil sur le passé, qui révèle que la justice est plus épaisse que la violence.

Nous ne nous leurrons pas : la libération n'est qu'une possibilité qu'il faudra arracher de haute lutte.

Sur tous les fronts et en tout temps, ils n'entendront parler que d'une chose : la Palestine.

Nous ne dormons plus ! Aucune raison pour qu'ils puissent ronfler, drapés dans leur suffisance et leur bien-pensance. Comme le poète palestinien Al-Qasim, soyons sûrs qu'une goutte d'eau finit toujours par faire exploser la pierre volcanique. Continuons à inonder la sécheresse de leurs âmes.

Ils refusent la justice ? Ils ne pourront jamais dormir en paix, car nous serons là, tou·te·x·s, pour leur rappeler chaque jour, chaque heure, chaque minute, chaque seconde qu'ils nous auront fait perdre ; chaque vie volée, chaque promesse trahie, chaque maison démolie à l'aube, chaque puits tari, chaque arbre déraciné. Edward Saïd le disait déjà : l'égalité sinon rien !

Tant que la Palestine n'est pas libre, il n'y aura ni repos, ni paix, ni oubli.

Comme Mahmoud Darwich, ce soir et à travers le monde, nous souffrons encore d'un mal incurable : l'espoir. L'espoir de la libération, de l'autodétermination, du droit au retour.

À MARAD, nous partageons cet espoir : nous voulons cette terre libre, de la mer au Jourdain ; comme l'épine est au dattier ou l'olive à son rameau, et qu'elle porte le nom de Palestine.