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Discours

Doykayt / Ici-té

Discours pour MARAD, projection du film Filmistin.
[Lieu à préciser], Genève, 8 décembre 2024.

Nous sommes co-fondateur·ice·s de MARAD, collectif juif décolonial qui a vu le jour en avril 2024 à Genève.

Notre collectif est constitué désormais de militant·e·s investi·e·s depuis longtemps dans la lutte pour la Palestine mais aussi d'autres personnes dont la prise de conscience est récente.

Pour certain·e être juive est depuis toujours incompatible avec la notion d'appartenance à une nation ; et la colonisation et tout ce qui en découle, une antinomie totale avec toute forme de judéité ; pour d'autres il a été nécessaire de déconstruire les mythes bibliques et les discours de propagandes sionistes qui les berçaient depuis leur plus jeune âge.

Nous sommes heureux de constater que de plus en plus de groupes similaires sont en train de se créer à travers le monde. Nous faisons désormais partie d'une fédération « European Jews for Palestine » qui réunit 24 groupes juifs antisionistes dans 16 pays d'Europe.

Nous rejetons toute assimilation à l'État d'Israël et revendiquons fermement notre antisionisme.

Nous nous sommes donné comme tâche d'analyser les sources de l'antisémitisme, de comprendre ses manifestations et de le combattre. Il ne s'agit pas de nier son existence ; il est un racisme profondément ancré dans la société et qui perdure.

Nous rejetons la rhétorique du nouvel antisémitisme qui est un projet politique qui redéfinit l'antisémitisme comme produit de l'immigration postcoloniale, plutôt que comme une production européenne qui perdure et se renouvelle.

Nous combattons aussi son instrumentalisation qui permet au pouvoir d'utiliser la lutte contre l'antisémitisme pour asseoir son propre intérêt et justifier des politiques discriminatoires telles que l'islamophobie et la xénophobie. L'assimilation de l'antisionisme à l'antisémitisme jette l'opprobre sur des minorités opprimées et réhabilite les forces ayant été historiquement les principales productrices de l'antisémitisme : la droite et l'extrême droite. Ainsi plus grand monde n'est choqué de voir récemment défiler, à Paris, lors de la marche contre l'antisémitisme, un parti cofondé par d'anciens collaborationnistes et des membres de la Waffen-SS qui s'érige désormais comme étant, je cite : « le meilleur rempart contre l'antisémitisme communautaire et de gauche ».

Nous assistons à une criminalisation du soutien à la Palestine : l'interdiction de manifester, les accusations d'apologie du terrorisme, la suspicion sur les personnes racisées, les mouvements de gauche et d'extrême gauche, et ce au nom de la défense des juifs et donc du soutien à Israël. Nous considérons que cette instrumentalisation met en danger, entre autres, les juifs, notamment en les assimilant à l'État colonial d'apartheid et génocidaire israélien.

À l'heure où le racisme le plus débridé et notamment l'islamophobie s'exprime sans limite dans les politiques publiques et dans les médias, ce deux poids deux mesures dont semblent bénéficier les juifs contribue à nourrir les ressentiments antisémites.

La lutte contre ce racisme antijuif doit s'inscrire dans une lutte large contre l'impérialisme, le fascisme et la suprématie blanche.

Nous dénonçons fermement la politique suisse qui ne cache pas ses positions d'extrême droite en se bornant à faire alliance et à exprimer sa sympathie pour le gouvernement israélien, faisant fi des décisions de la Cour de justice internationale et des récents mandats d'arrêt délivrés par la Cour pénale internationale.

Nous déplorons aussi le silence de certains grands partis, notamment de gauche, qui ont passé la dernière année à réfuter le terme génocide, alors même qu'il suffit de se pencher sur la question pour en conclure que le nettoyage ethnique a commencé depuis des décennies.

Le film qui nous réunit aujourd'hui aborde parfaitement la question des enjeux agricoles, économiques, politiques et culturels pour les Palestinien·ne·s. La destruction systématique des terres cultivées est une arme de guerre qui vise à anéantir les capacités de production alimentaire et prive la population des moyens de se nourrir ; elle permet aux Israéliens d'effacer ce qui constitue en grande partie l'identité palestinienne.

La violence que l'État colonial exerce depuis 1948 en harcelant, limitant, attaquant, polluant, intimidant, brûlant, détruisant fait partie de ce processus génocidaire.

Cette dernière année, Israël a saisi plus de terres qu'au cours des 30 dernières années. Selon des experts de l'ONU, les agriculteurs palestiniens de Cisjordanie ont été confrontés cet automne à la récolte des olives la plus dangereuse.

Il s'agit aujourd'hui pour nous aussi de défaire la propagande sioniste, chrétienne et occidentale qui a bercé la plupart de nos enfances et qui consiste à faire croire que la colonisation aurait permis de transformer une terre aride et abandonnée en une terre fertile trop longtemps négligée. Il s'agit de rétablir la réalité en remettant en question la véracité des images et des récits qui ont fait croire que jusqu'au début du XXe siècle la Palestine était une terre vierge attendant la conquête de l'Occident. Il s'agit tout simplement de soutenir la résistance palestinienne à ne pas disparaître.

Cette résistance est fortement liée à la relation que les palestinien·ne·s ont à la terre et à la mer. Cette relation intime se retrouve dans beaucoup de symboles de la Palestine, que ce soit la pastèque, le cactus, les oliviers et le keffiyeh. C'est exactement ça que le régime israélien attaque et détruit, s'approprie pour créer son identité artificielle. Encore aujourd'hui, la colonisation est clairement formulée, de Gaza au Liban et au-delà, pour les idéologues du Greater Israel.

Pour ce faire, le sionisme a voulu se déconnecter de 2700 ans d'histoires juives, remplacées par des mythes fascistes et suprémacistes. C'est ce sionisme qui a inventé la masculinité paysanne juive, directement inspiré des fascismes européens.

D'un côté, la destruction effective des villages, des villes, des infrastructures, des oliviers, du zaatar, de la culture palestinienne, des corps palestiniens. De l'autre, l'oubli, la réinvention et la déconnexion des histoires juives.

Dans tout ça, la Palestine résiste, réaffirme son identité, sa culture, son attachement à la terre.

En contrepartie, nous nous sommes dit que nous, juives antisionistes, devons revendiquer notre « exil », qu'on nous le rende, qu'on revienne à ce qui nous a toujours caractérisé·e·s, c'est-à-dire vivre là où on est, sans nation, lutter à l'endroit où nous sommes — ce qui rejoint la notion de doykayt, l'icité, le fait d'être ici, qui pendant des siècles a été le caractère des luttes juives. Le sionisme n'est pas compatible avec ce que nous sommes et se ment à lui-même.

Tout comme la relation à la terre des Palestinien·ne·s est très spéciale et la leur, il faut la leur rendre et leur permettre de la faire perdurer, pour revenir à une Palestine riche et diversifiée comme elle l'a toujours été.