De Varsovie à Gaza, la résistance n'est pas un crime
Pour la manifestation lors de l'anniversaire de la Nakba, organisé par BDS à Genève. Discours donné au Kiosque à musique du Jardin Anglais, en regardant le lac et le Pont du Mont Blanc.
Je prends la parole pour MARAD, collectif juif décolonial de Suisse romande.
Aujourd'hui, nous nommons et commémorons la Nakba : celle de 1948 et de plus de 750 000 déplacé·e·s de force, de ses dépossessions, ses tueries de masse, et du processus ininterrompu qu'elle a déclenché. Nous sommes ici pour reconnaître que la Nakba ne s'est jamais arrêtée.
Il s'agit d'histoire et de comment l'arracher aux sionistes et à leurs soutiens. Le temps nous presse, l'histoire nous regarde, le futur nous réclame. Ce génocide, commencé il y a près d'un siècle, trouve aujourd'hui encore son alibi dans la destruction industrielle des Juifs d'Europe : un autre génocide que l'Europe a orchestré. À MARAD, nous refusons qu'un génocide ne serve de permis et de bouclier pour en perpétrer un autre. En empêchant de penser les continuités coloniales de l'Holocauste, le sionisme efface le présent colonial de la Palestine. Il efface par là les voix, les vies, les morts, les résistances palestiniennes. Si des voix tremblent dans les beaux appartement genevois quand la Shoah est comparée pour comprendre d'autres génocides, ces mêmes bourgeois se feront un plaisir d'instrumentaliser la Shoah pour faire gagner quelques points au sionisme.
L'instrumentalisation de la Shoah efface aussi la mémoire locale du bundisme genevois : ces Juifs et Juives révolutionnaires et antisionistes --- pour beaucoup ouvrier·e·s --- menaient au début du siècle dernier la vie dure aux sionistes genevois. C'est une histoire méconnue. Le quartier général des affaires internationales du Bund était à Genève jusqu'en 1917. Leur imprimerie clandestine était à Carouge. En plus d'organiser le renversement du régime tsariste depuis la Suisse romande, iels faisaient vivre la doykayt --- un terme yiddish qui décrète le droit aux Juif·ve·s de vivre là où iels sont, en luttant à Genève, Lausanne, Berne, Zurich, pour leurs droits et ceux de leurs camarades de travail.
Quand le sionisme récupère le soulèvement du ghetto de Varsovie, il honore Mordechai Anielewicz, sioniste, et gomme Marek Edelman, antisioniste jusqu'à la fin de sa vie, qui s'adressait en égal aux résistances armées palestiniennes. Edelman écrivait en 2008 :
"Chez moi, il n'y a de place ni pour un peuple élu, ni pour une terre promise."
Nous devons arracher l'histoire de ces comparaisons à double vitesse. À l'Unige, l'AMEUG voit son exposition censurée et diffamée de toutes parts pour oser rappeler les logiques coloniales qui nous font accepter la destruction systématique du peuple palestinien. Rien ne sert de parler aux censeurs et à ceux qui croient nous insulter en nous traitant, dans Le Temps, "d'antifa islamisant". Toutefois, il est toujours bon de rappeler aux bonnes consciences, qui se réveillent 77 ans plus tard : peu importe que des parallèles historiques vous choquent. L'urgence matérielle du génocide à Gaza et de la situation humanitaire extrême qui l'accompagne vous intime de dépasser vos outrages moraux. C'est l'apathie et l'acquiescement qui constituent le véritable danger de ce moment.
Et oui, cela doit vous choquer :
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d'abord, parce que l'Europe, complice hier, continue à l'être aujourd'hui ;
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ensuite, parce que l'État colonial d'Israël fut fondé pour solder, aux dépens d'un autre peuple, la culpabilité coloniale du vieux monde ;
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et, finalement, parce que les souffrances juives sont placées au-dessus de toutes les autres pour invisibiliser les violences épouvantables que commet la force d'occupation israélienne sur le peuple palestinien.
On érige notre douleur en exception absolue, puis on l'utilise pour faire taire celle des autres. Comparer ne minimise pas la singularité du judéocide ; au contraire, cela l'inscrit dans un continuum et la libère de son instrumentalisation. Plus jamais ça ? Alors plus jamais ça pour personne.
L'histoire se construit sur des ruines ; il nous faut la regarder en face et s'y confronter. Ouvrir ses yeux à l'histoire, c'est aussi repérer les dangers qui se dessinent, ainsi que les fissures qui nous offrent les opportunités de demain. Dans la hiérarchie des souffrances que la blanchité, comme structure et système de pouvoir colonial, veut nous imposer, on voit des fissures qui sont autant d'opportunités stratégiques que de dangers pour l'organisation de la libération de la Palestine.
Dans cette histoire qui nous glisse entre les doigts chaque jour, les fissures se font de plus en plus grandes. En France, en Suisse et aux USA, de nombreux défenseurs acharnés du sionisme sentent le vent tourner. Car il devient chaque jour et chaque nuit plus difficile politiquement, plus coûteux moralement, plus intenable socialement de défendre l'État colonial d'Israël ! Leur retournement de veste est pathétique et choquant : les termes ne sont jamais les bons --- exit la colonisation et l'apartheid --- et désormais ils se plaignent que la "guerre" est "un danger pour Israël". Le "camp de la paix" a toujours valorisé les projets de libération qui se trouvent dans son rétroviseur, jamais ceux qui se trouvent devant lui. Les libéraux aiment les luttes de libération... tant qu'elles sont terminées.
Ici, sur cette place, du côté de la justice, nous avons l'histoire au bout des doigts, qui pulse à chaque nouveau massacre, à chaque nouveau soulèvement, à chaque nouveau succès, aussi maigres soient-ils. En conséquence de ce basculement de discours, la lutte pour la libération de la Palestine se retrouve prise en étau : d'un côté les modérés, de l'autre les fascistes ; les deux n'ont jamais été des camarades de la cause palestinienne.
Le virage humanitaire des modéré·e·s vise surtout à préserver l'ordre racial : ils admettront un cessez-le-feu, jamais la fin de l'apartheid, car ces revendications bousculeraient leurs privilèges et leur propre mythe civilisateur. Il faudra délégitimer ces "solutions"minimalistes en exigeant le droit au retour des réfugiés, la reconnaissance de la colonisation, la réparation, mais aussi le démantèlement de l'apartheid ; et ce, pour ouvrir grand la porte de la libération de la Palestine dans la constitution d'un seul État commun où tou·te·s les habitant·e·s seront libres et égaux, de la mer au Jourdain.
Les autres devront être combattus encore plus frontalement, parce qu'ils deviendront violents lorsqu'ils réaliseront qu'ils perdent leurs avant-postes occidentaux et le soutien que les modérés leur offraient jusqu'ici. Quand ces derniers les lâcheront, la critique d'Israël servira de carburant identitaire à la droite et à l'extrême droite. Cette bascule d'un philosémitisme de façade vers la haine ouverte frappera tout le monde. Il faudra alors briser la convergence brune : nommer l'antisémitisme et l'islamophobie des fascistes, nous lier, nous défendre et les empêcher d'instrumentaliser l'antisionisme.
En clair : ces deux pôles politiques défendent le même ciel blanc. Les premiers, niais et aveugles, négocient encore un peu d'apartheid ; les seconds feront tout pour que le bain de sang continue. Les deux protègent la suprématie juive en Palestine, et donc la suprématie blanche. Se battre sur ces deux fronts, jusqu'au jour où la Nakba cessera enfin de se conjuguer au présent, c'est la condition pour que la fissure devienne faille, et que, dans cette faille, nous puissions construire la chute du régime sioniste.
Souvenons-nous : de Sobibor à Jénine, d'Auschwitz à Naplouse, de Varsovie à Gaza, la résistance n'est pas un crime.
Ni oubli ni pardon. La nuit est noire et, si l'aube ne nous est pas promise, nous la construirons ensemble.