Casser l'ambiance ? Pride 2025
Discours pour MARAD, Pride de Genève 2025, à l'invitation du CRAQ.
Genève, 7 juin 2025.
Le collectif MARAD est composé de juif·ve·x·s décoloniaux·les, et s'est constitué il y a un an en réaction au génocide en cours et à l'instrumentalisation des vies juives pour justifier la politique coloniale d'Israël et les mesures de répression à l'encontre des militant·e·x·s pro-palestinien·ne·x·s. Parce que les dirigeants des puissances occidentales ont le sang sur leurs mains, celui des palestinien·ne·x·s et celui des victimes de leurs politiques transphobes, racistes, masculinistes, adultistes et classistes.
Nous sommes ici aujourd'hui parce que les luttes queers portent elles aussi la possibilité d'être décoloniales, et car nous avons pu malgré nous partager ce même slogan ces dernières années : Not in my name.
Nous connaissons de manière similaire les soutiens hypocrites et les faux alliés dont nous devons nous méfier. Nous savons que certain·e·x·s politiques veulent se donner une image progressiste en se montrant à quelques-uns de nos évènements publics, sans écouter réellement la diversité de nos paroles et de nos revendications.
D'autres, parfois au sein même de nos communautés, tentent d'instrumentaliser nos luttes contre le cissexisme, l'homophobie ou l'antisémitisme, à des fins nationalistes et génocidaires.
Le sionisme, le fémonationalisme et l'homonationalisme se servent de nos peurs et de nos divisions pour nous offrir des solutions mensongères, reposant sur des boucs-émissaires tels que les populations racisées, précaires, musulmanes ou sans-papiers.
Nous partageons un isolement similaire qui est celui de porter une voix révolutionnaire et décoloniale au sein de nos communautés, plutôt tentées par l'assimilation, par la quête, compréhensible mais vaine, d'être la minorité respectable.
Nous avons dû apprendre à nous méfier de nos soutiens, à choisir nos alliances avec attention, et à contrer les discours réactionnaires de nos milieux respectifs — celui qui consiste, par exemple, à diaboliser la société palestinienne en ressortant la rhétorique raciste des « barbares » qui seraient par nature violemment rétrogrades et antisémites.
Mais les contradictions qu'iels pensent pointer du doigt n'en sont pas ; ni le peuple palestinien, ni aucune autre société n'a besoin d'être une utopie progressiste pour revendiquer son droit à une vie digne.
Nous avons traversé cette année et nous allons traverser dans les années qui viennent des moments difficiles. Si certain·e·x·s d'entre nous ont choisi de faire notre Pride dans un bloc plus militant, ce n'est pas simplement par conviction, mais parce que nous avons pu nous sentir trahi·e·x·s, abandonné·e·x·s et pas à notre place dans d'autres espaces queer.
Ces tensions que nous vivons dans notre communauté ne sont pas nouvelles. Les luttes queer ont été, dans l'histoire, traversées et incarnées par des forces assimilationnistes et par des forces révolutionnaires, comme beaucoup de mouvements progressistes.
Mais nous sommes à un moment charnière, où chacun·e·x doit faire des choix concernant ses engagements et la place qu'iel accepte de donner aux luttes collectives dans sa vie.
Car les batailles que nous devons et devrons mener sont fatigantes par moments. Elles demandent de la rigueur, de la confiance, de pouvoir compter les un·e·x·s sur les autres, de savoir célébrer les victoires tout en restant concentré·e·x·s sur les nouveaux obstacles qui viennent.
Elles exigent surtout de sacrifier une partie de l'ignorance plus ou moins volontaire qu'on s'autorise à avoir quand on a des privilèges. Elles requièrent de savoir être bousculé·e·x·s dans nos têtes et dans nos habitudes.
La question palestinienne, le pinkwashing du génocide perpétré en ce moment même par l'État israélien, les retours de bâton réactionnaires auxquels nous faisons face, l'augmentation des actes homophobes, transphobes, racistes, islamophobes et antisémites, la précarité et les risques accrus sur la santé mentale qui touchent les plus marginalisé·e·x·s d'entre nous : tout cela nous force à voir que la fierté sans libération, sans intersectionnalité, peut être instrumentalisée à nos dépens.
Alors aujourd'hui, comme souvent, nous serons peut-être perçu·e·x·s comme les casseur·euse·x·s d'ambiance, celleux qui ne sont pas capables de se contenter et de célébrer les victoires déjà obtenues. Mais c'est parce que nous savons que nous devons faire mieux que ça pour honorer nos adelphes perdu·e·x·s en chemin, nos adelphes trans, palestinien·ne·x·s, précaires, racisé·e·x·s, travailleur·euse·s du sexe, ou séropositif·ve·x·s.
Car ce sont iels qui nous ont appris que la fierté se revendique et se construit, qu'elle n'est jamais acquise et perdure dans l'opposition au pouvoir, qu'il soit blanc, capitaliste, hétérocissexiste, validiste, adultiste ou colonial.
Décolonisons nos corps, nos esprits, nos terres !
Décolonisons la Palestine !